Au bout de l'Angleterre et de soi
- Sophie Margé

- 8 juin 2024
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 mars
Il m'aura fallu deux ans pour enfin poser les mots sur ce voyage. J'ai longtemps hésité, car ce périple fut... singulier. Mal commencé, difficile à définir, je ne savais pas si j'avais vraiment envie de le partager. Mais après tout, il fait partie de mon histoire.
En mai 2022, je m’envole pour mon pays de cœur : le Royaume-Uni. Mon programme ? Un road trip longeant la côte sud, des remparts de Canterbury aux criques sauvages de Cornouailles. Sur le papier, tout est parfait : villages historiques, falaises de craie, légendes arthuriennes et châteaux de contes de fées.
Alors comment expliquer qu’il m’a fallu des jours pour vaincre des angoisses aussi intenses qu’inexpliquées, qui m’ont fait remettre en cause la poursuite même de mon voyage ? Aujourd’hui encore, je n’ai pas la réponse. Toujours est-il que prendre la voiture s’est révélé être un calvaire. L’idée d’y grimper m’était insupportable et quand le principe même du périple repose dessus, ça pose comme qui dirait un problème.
Qu’à cela ne tienne, j’ai tenu bon et voici mon récit.
Pour ce voyage, j’en reviens aux origines. Les hébergements oscilleront entre couchsurfing et auberges de jeunesse. Le couchsurfing est un mode de voyage qui consiste à se faire inviter par des particuliers, avides de rencontres et de partages qui vous hébergent gracieusement. Un échange empreint de convivialité, de découverte et de générosité.
Départ de l’aéroport de Gatwick au sud de Londres et direction ma première étape : Aylesford. Petite ville typique du Kent, au bord de la rivière Medway dans un cadre bucolique à souhait. Il fait très beau, une balade, quelques photos, une bière, une gaufre... je ne suis pas dedans, ça commence à monter.
L'étape suivante me mène à Canterbury. Réputé pour sa cathédrale, cette ville ceinte moyenâgeuse est pleine de charme. Des pavés, des remparts, des maisons à colombage, traversée par une mignonne petite rivière, on se croirait dans le roman de Ken Follet au temps des bâtisseurs. Haut lieu de l’anglicanisme, cette ancienne capitale britannique abrite l'une des plus anciennes et des plus célèbres églises chrétiennes d'Angleterre, classée au Patrimoine mondial.
Pour finir cette journée, Margate, l'extrémité orientale de mon séjour. Une petite cité balnéaire sur la Manche qui ressemble étrangement à une ville fantôme, délaissée à la suite d’un passé glorieux et festif qui n’est plus. De veilles installations, de salles de jeux d’arcades dépassées et des décors datés. Curieusement cette ambiance est très agréable, un temps resté figé dans les années 80. C’est assez ringard et décrépi mais j’aime beaucoup. Si les infrastructures datent, cette atmosphère vient aussi, je pense, du temps un peu gris et hivernal qui dure malgré ce mois de mai et surtout… surtout, des décors de cinéma que j’ai pris pour réels, laissés en place suite au tournage du dernier film de Sam Mendes, tournés quelques semaines plus tôt. Et voilà, ceci expliquant donc cela.
Cette grisouille va bien avec mon humeur, mais mes hôtes, un couple cosmopolite, elle est russe, il est roumain, elle est professeur d’Anglais, lui cuisinier, m’ont accueilli avec tellement de gentillesse que cette halte fut un premier havre de réconfort. Elle très loquace, lui plus taciturne partageant plus grâce à sa cuisine et ça tombe bien, c’est une langue que je pratique aussi.
Au programme du deuxième jour, les très romantiques Scotney et Bodiam castel et l’ancien port de pêche de Rye. Ancien, car la mer s’étant retiré il y a fort fort longtemps, le village perdit son importance en même temps que ses bateaux. Mais le charme est resté. Perché sur sa colline, ses petites ruelles pavées, fleuries et pentues sont classées parmi les plus belles du pays. Les châteaux ne sont pas de reste et leurs jardins me susurrent à l’oreille "regarde comme nous sommes jolis, comme nous sommes beaux, souri". Mais ce n’est pas encore ça.
Retour dans mon objet de torture et direction l'un des points d’orgues de ce parcours : les Seven Sisters (les sept sœurs) et ses falaises de craies blanches. Vous avez remarqué comme tout marche toujours par 7. Ce chiffre d’or de nos religions, comptes et mythologies. Les 7 jours de la semaine, les 7 couleurs de l’arc-en-ciel, les 7 branches du chandelier, les 7 nains et les Seven Sisters. Une sœur par colline, qui sont au nombre de 8, bien sûr.
Le temps est un peu gris et assez venteux, mais le paysage n’en n’est pas moins grandiose. En haut, des collines verdoyantes aux pentes douces et au vert tendre, en bas, la mer secouée gentiment par de petits rouleaux et entre les deux, ces falaises d’un blanc éclatant, hautes de près de 80m à son point culminant. Figure emblématique de l’Angleterre, cette zone naturelle est l’une des plus importantes des littoraux sauvages d’Angleterre. L’embouchure de Cuckmere Haven offre une vue splendide sur la rivière dérivant en de nombreux méandres pour rejoindre la mer au milieu des prés salés.
La prochaine étape me fait traverser la belle ville d’Arundel et son château. Je saute l’étape Brighton, ville de bord de mer, villégiature du Londonien aisé et lieu de fête du jeune branché, célèbre pour son ponton, sa fête foraine, sa scène culturelle et son esprit décalé. Tout le monde y trouve son compte. J’espère bien la visiter un jour, mais pour l’heure, me rajouter une étape m’angoisse trop.
Je décide donc de poursuivre chez mon hôte à Bournemouth, une professeure d’art plastique à la retraite avec qui je partage mes états d'âme et qui décide de me remonter le moral en me chouchoutant tout particulièrement et en se proposant d’être mon guide et chauffeur. Je n’ai plus qu’à me laisser guider, à suivre et à ne plus penser. Le soir, nous visitons sa ville en passant par le parc et rejoignons le bord de mer et ses quais animés.
Le lendemain, nous embarquons sa voiture sur le ferry pour traverser le delta qui nous mène à Old Harry’s Rock pour une promenade à flanc de falaise, le long de la côte jurassique. Encore une merveille naturelle. Des côtes en pointillés sur une mer d’un bleu sombre et un vent à décorner les bœufs. Ses soins et sa bienveillance portent leurs fruits et je commence enfin à me détendre un peu.
Ragaillardie et plus combattante que jamais, je reprends mon bolide et, telles des sœurs ennemies, nous poursuivons en direction d’Exeter dans le Devon, via plusieurs villes et villages étapes toujours aussi beaux et typiques. Ici, mon hôte est une jeune mère célibataire qui héberge déjà une autre personne, un Anglais en partance pour Manchester depuis la Cornouailles. Son bébé est adorable et très vif. Elle a l’air un peu paumée, n’a pas grand-chose mais le partage sans réserve. Le soir, nous éprouvons le pub de quartier pour une discussion enflammée sur nos similitudes et différences entre rivaux ancestraux et rentrons chancelants dans nos pénates.
Dernière étape, mais pas des moindres : la Cornouailles. Adieu les falaises abruptes, bonjour les criques dentelées et les routes plus étroites que jamais. Pays de contrastes, à la mer turquoise, aux roches noires, aux prés aux camaïeux de verts des plus tendres aux plus intenses. Pays de légendes, aux nombreux ports de pêche coincés dans ses reliefs, aux noms évocateurs tels que Mousehole (trou de souris) ou Tintagel.
Que de changements de l’est à l’ouest. Ces paysages sont presque caribéens.
Au programme : repos, décontraction, balades et fruits de mer. Les villages sont plus mignons les uns que les autres, les criques plus belles, les eaux plus bleues, les pubs plus chaleureux.
Le séjour se déroule et si je jette encore un regard un peu torve sur ma compagne de voyage, ça va beaucoup mieux. Deux nuits chez une hôte adorable à Mevagissey me permettent de découvrir l'est de la Cornouailles, et le soir, elle me propose un blind test au pub avec ses amis. J’ai trouvé Steve McQueen, je ne suis pas honteuse 😊. Ça se passe tellement bien qu’un des joueurs du pub me propose une sortie le lendemain pour une dernière randonnée avec son micro chien. Une belle balade le long des côtes de Portholland à Portloe.
Pour couper la route du retour, une dernière halte à Winchester dans le Hampshire et encore une cathédrale grandiose. Une halte chez un petit couple mixte, il est anglais, elle est portugaise. Nous parlons vin et voyage. Nous échangeons nos expériences de couchsurfing, et les anecdotes cocasses dans l'hilarité générale, une très belle dernière soirée.
La dernière portion de route se fait désormais sans encombre. À présent totalement réconciliées, j'abandonne néanmoins mon acolyte avec un plaisir non feint avant de rejoindre l’aéroport.
Il a fallu du temps pour revenir sur ce voyage, pour traiter les photos, prendre le temps d'y repenser, et au final, l'apprécier aussi. Pour tous ses aspects et pour les sensations qu'il m'a procurées, je suis heureuse de l'avoir fait et d'être allée au bout, au bout de la route dans tous les sens du terme.
(Ajoutées aux précédentes)
Bonne visite.











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